Radicalisation et startup nation

Je suis un radicalisé. Un parmi tant d'autres. Un peu comme ces fameux islamistes radicaux dont on nous rabâche les oreilles tant et tant, sauf que moi, ce n'est pas l'Islam. Je suis blanc, athée, j'ai un bon salaire, je me marie, je suis casé quoi, une partie harmonieuse du système. Alors on pourra dire que je suis déséquilibré, un dépressif, quelqu'un au bout du rouleau. Ce sera plus facile que de chercher une explication un plus profonde. C'est que ça demanderait une bonne dose d'autocritique ! Mais moi, je ne suis pas dépressif. Et le seul déséquilibre que je ressens, c'est celui créé par un système qui tente tant bien que mal de nous faire revenir à Germinal. C'est de là que ça part.

Vous allez voir, il en faut pas beaucoup pour se radicaliser. Il suffit d'un peu de déterminisme social, un peu de désenchantement, un soupçon de startup...

Faut dire que j'ai beau ne pas vivre en France je l'ai vécue, moi, la startup nation. J'étais dans le monde académique puis débauché par une d'elles. C'était il y a un an, juste avant l'élection de Macron. Et attention, quand je dis que je l'ai vécue, ce n'est pas qu'un peu. Avec des venture capitalists de la Silicon Valley, rien que ça. Mon patron, quand il parle de Mark Zuckerberg, il dit « The Zuck ». Avec de jeunes gens fougueux prêts à tailler en pointe les vieux bigoudis des processus bancaires. Alors oui, on va faire la révolution chez les banques. Moi, ça me faisait déjà un peu tiquer, mais bon, je connaissais pas le monde de l'entreprise, et puis on m'avait dit que je ferai un truc utile, qui aiderait les gens. On m'avait vendu du rêve, de la lutte antifraude, de la lutte antiterroriste. Je travaille dans l'intelligence artificielle et je me voyais déjà être le Terminator de la finance. Celui de Judgement Day : gentil. Vous seriez Sarah Connor.

Moi, la startup qui change le monde, j'y ai cru.

Évidemment, le rêve vendu, il était un peu vague. Tout était à construire, vous comprenez. Sinon, allez regarder le site de la nouvelle boite d'Andrew Ng, un des gros noms dans le monde de l'IA. AI Fund, qu'elle s'appelle. Je vous mets au défis de me dire concrètement ce qu'il va faire. Peugeot sortirait un spot de pub en vous disant que bon, la voiture c'est finie, ils ont _le_ nouveau truc, achetez le, ne posez pas de questions, merci bien, ce serait pareil. Ng a levé 150 millions de dollars de fonds. Tout va bien.

Petit à petit je suis rentré dans le tempo. Les réunions d'évaluation hebdomadaires, qui ne m'ont pas surprises au départ, s'enchainent, les standups quotidiens aussi, et plus on engage de gens, plus on a de réunions. Même quand on a engagé des managers qui étaient là pour nous permettre d'en avoir moins. Je l'ai compris ensuite, que la réunion c'est une histoire de statuts, ça veut dire qu'on est « in ». Tu es là, je suis là, on est actif, on bosse, on approuve tacitement cette parodie de travail.

À la fin de la période d'essai, j'ai réalisé qu'en fait, ces réunions en face à face hebdomadaires, avec les managers, elles allaient garder leur rôle d'examen, sublimées par les cycles d'évaluations semestrielles. Un bon moyen de me faire comprendre que je pouvais toujours me retrouver dehors, qu'on m'a à l'œil. Que la confiance règne. De toutes façons, alors qu'on grossissait, je suis vite devenu l'un des engrenages interchangeables.

Et puis finalement, ce qu'on attend de moi, ce n'est pas tant aider les banques à coincer les méchants, les terroristes, que ça c'est juste la cerise sur le gâteau, le petit bonus, et que même que si on y arrive pas c'est pas bien grave. Ce qu'on attend de moi, c'est que je fasse des trucs qui vont aider à virer des gens. Enfin, quand j'ai demandé, on m'a dit que non, que ça libérerait du personnel, qu'ils seraient réassignés à travailler sur d'autres choses, ou peut-être qu'ils seraient virés, c'est la décision de la banque, nous, on sait pas.

Je vais vous dire ce que je faisais, mais d'abord un peu de contexte : quand vous ouvrez un compte dans une banque, par exemple une banque que le gouvernement Français a dû renflouer afin d'éviter qu'elle ne coule, vous allez avoir un audit. Ce sera transparent, mais la banque doit réunir un maximum d'informations possible sur vous et vérifiez que vous en présentez pas de risque. Ce qu'ils aimeraient, c'est croiser toutes les informations qu'ils peuvent trouver via Google, via les réseaux sociaux, via certaines listes gouvernementales... et ça, ça demande beaucoup de personnel. Un processus similaire existe avec les transactions de leur clients : selon certains critères assez arbitraires, les banques décident si vos transactions doivent donner lieu à une enquête de leur part. Ces enquêtes sont très nombreuses et demandent elles aussi beaucoup de personnel. Moi j'ai travaillé sur l'automatisation de ces tâches : vous espionner quand vous ouvrez un compte en banque, épier vos transactions tout le reste du temps. J'espère que vous nous faites confiance : pour l'instant, il y a toujours des humains dans la chaine de décision, mais pas besoin d'être Jérémie pour deviner le sort qui nous est promis.

On m'a engagé comme Terminator, mais celui du premier film. Par contre, vous, vous êtes bien Sarah Connor. Merde.

C'est pas pour ça que je fais de l'intelligence artificielle. J'aime me prendre la tête avec la théorie et les problèmes techniques associés. Et oui, je pense qu'il y a largement moyen d'améliorer le monde avec. En simplifiant certaines tâches nécessaires et ingrates par exemple. Par contre, je vomis quand la logique liée à son utilisation est celle du profit. L'IA pour arroser de manière optimale un champ et utiliser 50% moins d'eau, l'IA pour aider à faire un job dangereux ou délicat, explorer les fonds marins par exemple, ou faire de la soudure hyperbare, très bien. Virer des gens pour qu'une boite augmente ses marges ? Ça ira, je passe.

Remarquez je dis ça, mais c'est pas vrai. Je veux bien, moi, mais alors on utilise les marges comme cotisations patronales. Faut bien le payer, le chômage qu'on créé. Et le chômage à 100% de leur salaire hein, ils n'ont pas démérité les virés, on les a juste rendus remplaçables pour moins cher. Ils pourront faire ce qu'ils veulent, prendre un peu de temps libre, aller étudier quelque chose qui les tente, faire un autre boulot. Eux, je leur fais confiance.

C'est pas comme ça que ça va se passer. Et du coup, je m'en suis rendu compte que le travail, le marché du travail, c'est un bel outil de contrôle. Aucun autre accès ou presque à la survie ou au confort, une dépendance totale, et un marché sous le contrôle de quelques mains. Les mains des gens qui ont réussis, vous les connaissez, les Bollorés, Bettencourt, Arnault de notre monde, avec leurs amis du MEDEF. De bons bosseurs. Nous, on est payé, on peut se permettre quelques folies de temps en temps, des vacances parfois, mais on est à leur botte, et ils ont décidé de la poser sur notre nuque.

D'ailleurs, c'est grâce à ces génies de la finance, ces moteurs de l'économie, qu'on fait face à des situations obscènes. Je l'ai bien compris, que mon job n'est pas utile. Je suis payé deux fois plus qu'un infirmier ou une instits dans ce pays. Tout ça parce que potentiellement, je produits plus de valeur économique. Bon c'est sur, un instit ça éduque, une infirmière, elle soigne, mais ils ne font pas de fric. De grosses feignasses quoi. D'ailleurs, on peut dire la même chose pour les mères qui accouchent. Elles produisent un gosse, ok, c'est un futur citoyen, d'accord, mais pas de profit. Alors elles sont en _congés_, elles ont besoin _d'assistance sociale_, ou alors elles engagent une nourrice pour faire exactement le même boulot qu'elles. Seulement la nourrice elle, elle bosse. Tout se tient.

Quand même, construire le marché du travail pour le contrôle des masses de manière si efficace, c'est bougrement brillant, faut le reconnaître. Moi, je suis content, parce que je suis franchement inutile, mais j'ai un CV qui dit que je peux bien valoriser du capital. Souvenez vous, je travaille dans l'intelligence artificielle, et c'est la mode, on s'en fout partout. Alors je m'insère bien dans le système. À moi le fric. Pour l'instant. Bon que je me sente inutile, ou carrément nocif à la société, c'est un détail.

Vous la sentez l'aliénation là ?

Parce que là, ça y est, je le savais pourquoi j'étais pas heureux au boulot. J'avais mis le doigt dessus ! Et plus moyen d'y échapper. Fallait trimer, fallait les faire les réunions inutiles ou des gens veulent justifier leur importance. Fallait continuer à bosser, faire semblant d'être occupé, convaincu de ma propre vanité. Mais je le voulais mon salaire à la fin du mois, et puis, je me disais que j'avais mal choisi mon job, je n'avais pas encore vraiment compris la nature systémique de ma situation.

Puis j'ai faillit prendre un crédit pour acheter un appart. Mon déterminisme social à l'œuvre ça. L'objectif d'une vie, pour ma classe. Acheter un appart, c'est le premier pas vers l'indépendance, vers le salut financier. C'est un statuts, ça aussi, je deviendrai propriétaire. Et si il faut s'endetter sur trente ans, tant pis, c'est normal, c'est ce que tout le monde fait.

On était prêts à signer avec ma promise, mais un collègue est venu mettre son petit grain de sable dans la machine. Il m'a sorti que les meilleurs employés sont ceux qui ont un crédit. Je suis tombé des nues. L'accès à la propriété, supposée libératrice, via l'endettement. C'est quand même grandiose, comme coup fourré.

De là à réaliser que l'endettement, le marché du travail, ce ne sont rien d'autres que des outils entre les mains d'une classe dominante que l'on a naturalisé, il n'y a qu'un pas, pas bien difficile à faire. Surtout qu'une fois perçus, trouver qui sont les principaux intéressés n'est rien d'autre qu'un cheminement naturel. C'est qu'ils ne se cachent pas les salauds. Ils en sont fiers, de leur machine infernale. On attend plus la mort, c'est à la naissance que l'on traverse le Styx, que l'on boit le Léthé, que l'on se noie dans l'Achéron, sans nous en rendre compte. Le reste, la vie qu'ils nous promettent n'est qu'un égarement dans les limbes. Excepté ceux qui sont nés assez loins, eux, eux ils vont rejoindre l'Olympe.

Et c'est que l'horreur nous nargue. Histoire qu'on ne bouge pas trop, qu'on se dise que c'est normal, ils laissent quelqu'un les rejoindre, et ils nous racontent que c'est dû au mérite. Au mérite. L'arnaque totale. Ils nous jettent aussi un os aussi de temps en temps, ils gardent une usine ouverte un peu plus longtemps, ils menacent de délocaliser puis, bienveillants, ne le font pas... Et si ils le font, c'est qu'ils ne pouvaient vraiment pas faire autrement, vous comprenez ?

Souvenez vous des mots du patron de Titan, lorsqu'il fallait reprendre l'usine Goodyear à Amiens:

« On ne peut pas acheter Goodyear à cause de vos lois, a-t-il dit. On doit reprendre au minimum 652 ou 672 ouvriers, c’est impossible. Le maximum c’est 333 car après ce n’est plus rentable. On a essayé de leur dire ça. Les gars vous devez vous réveiller. Dites aux syndicats s’ils sont si intelligents, ils n’ont qu'à racheter l'usine. La France est devenue un pays communiste. Quand vous tomberez aussi bas que la Russie peut-être que vous aurez une chance de repartir… »

Remarquez, les mecs qui font de l'intelligence artificielle comme moi, ils ne devraient pas trop faire les malins, parce que moi, j'ai travaillé là ou on va vous délocaliser. Je travaille en Europe Centrale, et les salaires, c'est pas comparable, on divise par trois, et on y vit pas mal. Et vous savez quoi ? L'Europe Centrale est le poumon industriel de l'Allemagne, mais ils feront plus que ça bientôt, avec le marché commun, on va pas se gêner. Laissez le temps aux gens de se calmer et que vous ne soyez plus à la mode, vous verrez. À ce moment, vous irez vous faire foutre, vous autres qui n'avez pas soutenus les ouvriers quand ils en ont eu besoin, se faisant jeter à la rue comme des malpropres par des connards richissimes aveuglés par le profit. Vous qui avez gueulé parce que de pauvres clampins qui tentent de survivre ont crié au secours et vous ont fait arriver une heure en retard à votre job. Vous irez vous faire foutre avec votre dédain des syndicats. Et je parle des vrais, de ceux qui luttent, ceux qui vivent leurs Thermopyles à eux, pas des collabos comme la CFDT. Alors peut-être que ce jour là, vous regretterez de ne pas avoir été solidaire, quant il était encore temps.